CHAPITRE VII
C’était une caverne gigantesque, et la ville était dedans. Une ville qui ressemblait beaucoup à la Kell d’en bas, sans ses pelouses et ses jardins, bien sûr, à cause de l’obscurité. Les sibylles aux yeux bandés n’avaient pas besoin de lumière, et Garion se dit que la vue de leurs guides muets avait dû s’accoutumer à la pénombre, depuis le temps.
Il y avait peu de monde dans les rues ombreuses, et les rares personnes qu’ils virent en suivant Toth ne firent guère attention à eux. Beldin marmonnait dans sa barbe et marchait en traînant les pieds.
— Allons, mon Oncle, qu’y a-t-il ? lui demanda Polgara.
— C’est fou ce que les gens peuvent être esclaves des conventions, bougonna-t-il.
— Que voulez-vous dire ?
— Cette ville est abritée dans une grotte et ils ont mis des toits sur toutes les maisons. Tu ne trouves pas ça absurde ? Il ne risque pourtant pas de pleuvoir, ici.
— De pleuvoir, non, mais il peut faire froid, surtout en hiver, et il est plus facile de garder la chaleur dans une maison couverte, vous ne croyez pas ?
— Mouais. J’avoue que je n’y avais pas pensé, convint-il.
Toth les mena vers une maison située au beau milieu de cette étrange cité troglodytique. Rien ne la différenciait des autres, mais on pouvait déduire de sa situation qu’elle était habitée par un important personnage. Toth entra – sans frapper – et les conduisit dans une pièce toute simple où Cyradis était assise à la lumière d’une unique chandelle.
— Nous ne vous attendions point si tôt, dit-elle.
Elle n’avait pas tout à fait la même voix que lors de leurs précédentes rencontres. Garion eut l’impression troublante qu’elle parlait de plusieurs voix à la fois, et le résultat avait quelque chose d’étrangement choral.
— Vous saviez donc que nous viendrions ? demanda Polgara.
— Evidemment. Toute la question était de savoir combien de temps il vous faudrait pour accomplir la triple tâche.
— Quelle tâche ?
— C’était une simple formalité pour une puissance telle que Toi, Polgara, mais cette épreuve était nécessaire.
— Je ne me rappelle pas…
— Comme je viens de Te le dire, c’était tellement simple que Tu ne t’en es sans doute point rendu compte.
— Nous pourrions savoir de quoi il s’agissait ?
— Bien sûr, doux Beldin, répondit la sibylle avec un sourire angélique. Vous avez trouvé cet endroit ; vous avez vaincu les éléments pour y parvenir ; et Polgara a prononcé les paroles qui vous ont permis d’entrer.
— Les devinettes, je commence à en avoir jusque-là, marmonna Beldin, grincheux.
— C’est parfois un bon moyen de retenir l’attention. Vous deviez résoudre les énigmes et accomplir les tâches avant que d’entendre ce que j’avais à vous révéler. Mais ne restons point ici, dit-elle en se levant. Redescendons vers Kell. Prends, mon guide et cher compagnon, le Livre qui doit être remis entre les mains du Vénérable Belgarath.
Toth alla chercher un gros ouvrage relié de cuir noir sur une étagère placée à l’autre bout de la pièce obscure, tendit la main à sa maîtresse et les mena hors de la maison.
— Pourquoi tous ces mystères, Cyradis ? reprit Beldin. Pourquoi les sibylles se terrent-elles dans ces montagnes au lieu de rester à Kell ?
— Nous sommes à Kell, doux Beldin.
— Alors quelle est la ville qui est dans la vallée ?
— C’est aussi Kell. Notre communauté a toujours été dispersée. Contrairement aux autres cités, la nôtre est répartie entre plusieurs endroits. Les sibylles vivent ici, mais il y a d’autres caches dans cette montagne, pour les magiciens, les nécromanciens et les devins. Et tous habitent à Kell.
— Ça, on peut faire confiance aux Dais pour inventer des complications inutiles.
— Les villes sont construites pour répondre aux priorités de leurs habitants. Certaines sont conçues pour le commerce, d’autres pour la défense. Notre cité est faite pour l’étude.
— Comment peut-on étudier si on doit se taper une journée de marche pour discuter avec ses collègues ?
— Nous n’avons pas besoin de marcher, Beldin. Nous pouvons nous concerter à tout moment. N’est-ce pas ainsi que vous conversez, le Vénérable Belgarath et toi ?
— Ce n’est pas la même chose, grommela-t-il. Nous tenons des conversations privées.
— Point n’avons besoin d’intimité. Les pensées de l’un sont les pensées de tous.
Peu avant midi, ils émergèrent de la caverne et retrouvèrent le soleil. Ils suivirent Toth et Cyradis vers la faille ouverte dans la crête puis le long du chemin abrupt qui descendait à travers les prairies. Une heure plus tard, ils entraient dans une fraîche forêt. Des oiseaux chantaient à tue-tête dans les arbres, et des insectes striaient les colonnes de lumière, telles de minuscules étoiles incandescentes.
Le chemin était très en pente, et Garion découvrit sans tarder l’un des désagréments de la descente en montagne. Il avait une magnifique ampoule au pied gauche, et son pied droit lui annonçait la paire pour bientôt. Il serra les dents et poursuivit stoïquement sa marche en traînant la jambe.
Le soleil était presque couché lorsqu’ils retrouvèrent la cité éblouissante de la vallée. Comme ils suivaient la rue de marbre menant à leur maison, Garion remarqua avec une pointe de satisfaction que Beldin boitait aussi.
Ils retrouvèrent leurs compagnons à table. Le regard de Garion tomba sur Zakath lorsque celui-ci vit que Cyradis était avec eux. Sa peau olivâtre blêmit légèrement, une pâleur encore accentuée par la courte barbe noire censée assurer son incognito. Il se leva et s’inclina devant elle.
— Sainte Sibylle, dit-il respectueusement.
— Salut à Toi, Zakath, répondit-elle. Ainsi que je Te l’avais promis dans les brumes de Darshiva, je me rends à Toi. Considère-moi comme Ton otage.
— Ne parlons plus d’otages, Cyradis, balbutia-t-il en s’empourprant, un peu gêné. Je m’étais emporté, à Darshiva. Je n’avais pas bien compris ce que j’avais à faire. Je suis convaincu, maintenant.
— Je n’en suis pas moins Ton otage, car c’était écrit. Je T’accompagnerai à l’Endroit-qui-n’est-plus, pour affronter la tâche qui m’attend.
— En attendant, vous devez avoir faim, suggéra Velvet. Vous ne voulez pas vous asseoir et partager notre repas ?
— Merci, Chasseresse, répondit la sibylle, de cette étrange voix chorale. Mais avant cela, je dois, Vénérable Belgarath, Te confier notre livre sacré, ainsi que nous l’ont ordonné les étoiles. Lis-le attentivement, car le lieu de Ta destination y est révélé.
Toth lui remit l’ouvrage qu’il avait descendu de la montagne. Elle le tendit à Belgarath qui s’approchait précipitamment, les mains tremblantes d’avidité.
— Merci, Cyradis. Je sais combien ce livre est précieux. Sois assurée que j’en prendrai grand soin et que je te le rendrai dès que j’aurai trouvé ce que je cherche.
Il s’assit à une petite table, près de la fenêtre, et ouvrit le lourd volume. Beldin le rejoignit en clopinant.
— Pousse-toi, marmonna-t-il en s’installant près de lui.
Les deux vieux sorciers se penchèrent sur les pages craquantes, oubliant tout le reste.
— Voulez-vous manger, à présent, Cyradis ? demanda Polgara à la fille aux yeux bandés.
— Grand merci, Polgara, répondit la sibylle de Kell. Je jeûnais depuis le moment de ton arrivée, en préparation de cette rencontre, et la faim m’affaiblit.
Polgara la conduisit doucement vers la table et l’aida à prendre place entre Ce’Nedra et Velvet.
— Comment va mon bébé, Sainte Sibylle ? demanda Ce’Nedra d’une voix étranglée.
— Bien, Reine de Riva. Mais il lui tarde de t’être rendu.
— Je suis étonnée qu’il se souvienne seulement de moi, fit amèrement Ce’Nedra. Il était si petit quand Zandramas l’a enlevé. J’ai manqué tant de choses, soupira-t-elle, la lèvre tremblante. Des choses qui ne reviendront jamais.
Garion s’approcha et la prit tendrement par les épaules.
— Tout finira par s’arranger, Ce’Nedra, lui assura-t-il.
— Vraiment, Cyradis ? demanda-t-elle, au bord des larmes. Vous croyez vraiment que tout finira par s’arranger ?
— Cela, Ce’Nedra, je ne puis Te le dire. Deux voies s’ouvrent devant nous, et les étoiles mêmes ignorent où nous mettrons nos pas.
— Alors, comment s’est passée votre petite promenade ? demanda Silk, plus, se dit Garion, pour changer de sujet que par réelle curiosité.
— Ce n’était pas une partie de plaisir, répondit-il. Je vole comme une enclume et nous avons essuyé un orage.
— Il a fait un temps de rêve toute la journée, rétorqua Silk en fronçant le sourcil.
— Sauf là où nous étions, riposta Garion avec un regard en biais à la sibylle, puis il décida de ne pas faire une histoire du grain qui aurait pu leur coûter la vie. Nous pouvons leur parler de l’endroit où vous vivez ? demanda-t-il.
— Assurément, Belgarion, acquiesça-t-elle avec un sourire. Ce sont Tes compagnons ; Tu ne dois rien leur celer.
— Tu te souviens du Mont Kahsha, au Cthol Murgos ? reprit Garion.
— Je ne sais pas ce que je donnerais pour l’oublier.
— Bon, eh bien, les sibylles habitent une cité construite dans une immense caverne, un peu comme les Dagashis, à Kahsha.
— Alors, je vais te dire : je me réjouis de ne pas vous avoir accompagnés.
Cyradis tourna vers lui son visage assombri par une préoccupation soudaine.
— Serait-ce, Kheldar, que Tu n’as point encore chassé la terreur irraisonnée qui T’habite ?
— Si peu que ça ne vaut pas la peine d’en parler. Mais je ne la trouve pas irraisonnée. Croyez-moi, Cyradis, j’ai mes raisons. Des tas de raisons, insista-t-il en frissonnant des pieds à la tête.
— Tu dois T’armer de courage, Kheldar, car il Te faudra assurément entrer en l’un de ces lieux que Tu redoutes.
— Oui, eh bien, ne comptez pas sur moi.
— Tu le devras, Kheldar. Tu n’auras pas le choix.
Le petit Drasnien pinça les lèvres mais ne répondit pas.
— Dites-moi, Cyradis, intervint alors Velvet, est-ce vous qui avez stoppé le cours normal de la grossesse de Zith ?
— Tu as fort judicieusement discerné une interruption dans ce processus des plus naturels, nota la sibylle. Mais non, Liselle, je n’y suis pour rien. C’est le magicien Vard, de l’île de Verkat, qui l’a priée d’attendre le moment où elle aurait accompli sa tâche à Ashaba.
— Vard est magicien ? s’étonna Polgara. Ça m’avait échappé, et pourtant j’arrive généralement à les détecter.
— Il est des plus habiles, acquiesça Cyradis. Les choses étant ce qu’elles sont au pays des Murgos, la pratique de nos arts doit s’accompagner de la plus grande discrétion. Les Grolims du Cthol Murgos sont toujours à l’affût des phénomènes qui accompagnent inévitablement son exercice.
— Nous vous en avons beaucoup voulu, à Verkat, intervint Durnik. Et puis nous avons compris vos raisons d’agir. J’ai peur d’avoir été très injuste envers Toth. Mais il a eu la bonté de me pardonner.
Le géant muet esquissa quelques gestes en souriant.
— Vous n’avez plus besoin de gesticuler, Toth, s’esclaffa le forgeron. J’ai fini par comprendre comment vous me parliez.
Toth baissa les mains et Durnik sembla écouter un moment.
— Oui, acquiesça-t-il. C’est beaucoup plus facile et plus rapide sans les mains. Oh, à propos, avec Essaïon, nous avons trouvé, juste en dehors de la ville, un petit étang plein de truites magnifiques.
Toth se fendit d’un immense sourire.
— Je pensais bien que ça vous plairait, fit Durnik, hilare.
— Je crains fort, Cyradis, que nous ayons corrompu votre guide, s’excusa Polgara.
— Que non point, Polgara, répondit la sibylle en souriant. Cette passion l’habite depuis l’enfance. Souventes fois, lors de nos déplacements, il trouvait des prétextes pour s’attarder un moment auprès d’un lac ou d’un torrent. Ce dont je ne lui ai jamais fait reproche, car j’aime le poisson, et il le prépare de façon exquise.
Après manger, ils restèrent assis autour de la table à bavarder tout bas pour ne pas déranger Belgarath et Beldin, toujours absorbés dans la lecture des Oracles de Mallorée.
— Comment Zandramas saura-t-elle où aller puisque, étant une Grolime, elle ne peut venir ici vous le demander ? s’enquit Garion.
— Cela, Enfant de Lumière, je ne puis Te le dire. Mais elle sera à l’endroit voulu au moment requis.
— Avec mon fils.
— Ainsi qu’il est écrit depuis l’aube des temps.
— J’attends cette rencontre avec impatience, dit-il d’un ton sinistre. Nous avons plusieurs petites choses à régler, Zandramas et moi.
— Ne Te laisse pas aveugler de haine au moment d’accomplir Ta tâche, objecta gravement la jeune fille aux yeux bandés.
— Et quelle est au juste ma tâche, Cyradis ?
— Tu le sauras lorsqu’elle se présentera à Toi.
— Et pas avant ?
— Que non point. Y songer trop longuement à l’avance risquerait d’influer sur Ta façon de l’acquitter.
— Et moi, Sainte Sibylle, quelle sera ma tâche ? s’informa Zakath. Tu m’avais dit que Tu me l’indiquerais ici, à Kell.
— Je Te la révélerai en privé, Empereur de Mallorée. Sache toutefois qu’elle commencera lorsque Tes compagnons auront accompli la leur, et qu’elle T’absorbera jusqu’au dernier de Tes jours.
— A propos de tâches, intervint Sadi, vous pourriez peut-être m’expliquer la mienne ?
— Tu l’as déjà en partie effectuée, Sadi.
— A votre entière convenance, j’espère ?
— Nous n’avons pas à nous plaindre, fit-elle en souriant.
— Je m’en sortirais peut-être mieux si j’en connaissais la nature…
— Non, Sadi. Tout comme Belgarion, cela affecterait Ta façon de l’accomplir.
— L’endroit où nous allons est-il loin ? intervint Durnik.
— A bien des lieues d’ici, et il reste encore beaucoup à faire.
— Alors je vais demander des provisions à Dallan. Et puis j’aimerais bien vérifier les sabots des chevaux avant de partir. Nous n’aurons peut-être pas de sitôt l’occasion de les ferrer à nouveau.
— C’est impossible ! éclata tout à coup Belgarath.
— Quoi donc, Père ? s’inquiéta tante Pol.
— Korim ! La rencontre est censée avoir lieu à Korim !
— Et où cela se trouve-t-il ? s’informa Sadi, intrigué.
— Nulle part, maugréa Beldin. Ça n’existe plus. C’était une chaîne de montagnes qui a été engloutie sous les flots quand Torak a fendu le monde. Ce sont les fameuses « Cimes de Korim, qui ne sont plus » du Livre d’Alorie.
— Mouais. C’est tordu, mais assez logique en fin de compte, observa Silk. Toutes les prophéties parlaient bien d’un Endroit-qui-n’est-plus.
— Ça me rappelle autre chose, nota Beldin en fourrageant pensivement dans le paillasson feutré qui lui tenait lieu de barbe. Vous vous souvenez de ce que Senji nous a raconté à Melcène ? L’histoire du chercheur qui avait volé le Sardion ? La dernière fois qu’on a entendu parler de lui, il contournait le cap sud de Gandahar, puis on a perdu sa trace. D’après Senji, il aurait disparu dans une tempête, au large des côtes de Dalasie. Eh bien, mes bons amis, je commence à penser qu’il avait raison. Nous devons aller à l’endroit où est le Sardion, et j’ai le sentiment désagréable qu’il est en haut d’une montagne que la mer a submergée il y a plus de cinq mille ans.